Mendi Ederrak

Lettre ouverte à Elise Lucet

23 Août 2016, 18:58pm

Publié par Peio

"C'est de la faute de la gauche...

C'est de la faute des arabes...

C'est de la faute de tous ces fainéants qu'on paye à rien foutre...

C'est la faute des pays du Golfe et aux Russes...

C'est de la faute des riches...

C'est de la faute des multi-nationales...

C'est de la faute du gouvernement...

C'est la faute au marketing et à la pub...

C'est la faute aux chinois...

C'est la faute à l'Europe...

C'est de la faute à ces connards de banquiers...

C'est la faute du patronat...

C'est la faute à internet...

C'est la faute aux nantis...

C'est la faute aux footballeurs...

C'est la faute à la CGT et à FO...

C'est la faute à DAESH...

C'est la faute aux pays pollueurs...

C'est la faute aux américains...

C'est la faute à Hollande...

C'est la faute aux paradis fiscaux...

C'est la faute aux agriculteurs...

C'est la faute aux médias, à BFM TV..."

"Mais, nous la classe moyenne* qui payons les pots cassés, nous les ouvriers qui nous faisons exploités, nous le petit patronat, les entrepreneurs qui prenons des risques sans être récompensés, nous les gens issus de l'immigration qui faisons le sale boulot dont les autres ne veulent pas, nous les fonctionnaires qui n'avons pas été augmenté depuis des années, nous les cadres de grandes entreprises qui portons la croissance française et qui dynamisons ce pays de mous, nous les docteurs les moins bien rémunérés de l'UE, CE N'EST PAS DE NOTRE FAUTE."

"Et moi qui paye mes impôts, moi qui aurait pu partir vivre à l'étranger pour gagner deux fois plus, moi qui mange bio, moi qui donne à action contre la faim, moi qui bosse 50 heures par semaine, moi qui fait du sport, moi qui aurait pu bosser dans le privé, moi qui suis au Rotary, moi qui vais à l'église, moi qui m'occupe de mes 3 enfants, moi qui bosse en 3*8, moi qui suis végan, moi qui ait gagné tout ce que j'ai avec ma sueur, C'EST ENCORE MOINS DE MA FAUTE. Si tout le monde vivait comme moi, on ne serait pas dans un tel bordel."

"Tout ce que je fais et même tout ce que je pourrais faire, qu'est ce que cela pèse? Je ne suis qu'un pion, je n'ai pas de pouvoir. Et puis ma goutte d'eau n'éteindra pas l'incendie*. D'ailleurs, il est sans doute trop tard. Si on veut remettre de l'ordre, c'est à nos dirigeants politiques et économiques de prendre leurs responsabilités, n'est ce pas eux qui ont le pouvoir et les moyens?"

(...)

Chère Elise,

Je ne sais pas ce qui me désespère le plus: tes excellents reportages, je n'en loupe pas un, ou bien l'irresponsabilité individuelle et le déni de mes concitoyens.

Loin de nier toutes les incohérences, les injustices et les vis de notre société, j'aimerais aujourd'hui m'attarder sur ma responsabilité. Je vis dans une société qui est loin d'être parfaite, mais je pense pouvoir dire que je suis libre. Contrairement à beaucoup de mes frères dont on ne parle que trop peu, tous les jours, je fais des choix.

Je choisis ce que je mange, si depuis 2 ans, je fais une bonne partie de mes courses dans un magasin bio qui produit en partie ses légumes à la vente, je continue à acheter bien des produits en grande surface, et des denrées provenant de l'autre bout du monde.

Je choisis de travailler pour une grande firme multi-nationale qui affiche un objectif de croissance économique élevé pour rembourser au plus vite ses créanciers (endettement qui succède à l'acquisition d'un groupe plus gros qu'elle). Ses projets sur la mobilité de demain sont à mes yeux trop timides. Il m'arrive bien souvent de regretter des orientations stratégiques de mon employeur.

En parlant de mobilité, j'ai choisi d'habiter à 30km de mon lieu de travail et de devoir utiliser plus que régulièrement la voiture qui compte pour plus de 50% de mes trajets.

J'ai fait le choix d'être propriétaire et de m'endetter pour de longues années. J'ai choisi la banque qui m'a offert le meilleur taux. En ce moment même, je la mets en concurrence. Mon choix sera purement financier. Inutile de te dire que je ne prendrai pas en compte des critères comme la politique d'investissement ou la responsabilité sociale.

Je pourrais aussi choisir pour qui je vote, mais cela fait quelques années que je ne me suis pas donné la peine d'aller aux urnes. Et si aujourd'hui aucun candidat et aucun parti ne convainquent réellement, j'ai choisi de ne pas m'impliquer dans la vie politique.

Tu vois Elise, je suis un peu comme les patrons et les politiciens sur qui tu enquêtes. Entre ce que je pense, ce que j'affiche, et ce que je fais réellement, il y a parfois un gouffre. Beaucoup me présenteront comme un donneur de leçons, un vélotafeur/covoitureur acharné, un écolo...

Mais une simple investigation, et tu ne ferais qu'une bouchée de moi! J'imagine déjà la scène: "Peio, vous vous faites passer pour un écologiste, mais vous n'êtes qu'un menteur, un imposteur! Nous avons épluché vos relevés de banques, vos fiches de paie, vos tickets de course..." Pour ma défense, je te répondrais en plagiant Pierre Rabbhi: "Mme Lucet, les situations de cohérence entre mes aspirations profondes et mes comportements sont limitées, je dois bien le confesser. Mme Lucet, je suis contraint de composer avec la réalité. Mais humblement, j'essaie d’œuvrer pour que les choses évoluent vers la cohérence, et que l’incohérence ne soit plus considérée comme la norme, encore moins comme une fatalité’’.

Elise, tu me fais trembler

Elise, tu me fais trembler

Et, imagine toi un instant Sarkozy, Hollande et Bayrou devant leurs écrans de télévision:

"- Les gars qu'est ce que vous voulez qu'on fasse avec des citoyens pareils?

- Mate son compte twitter à celui-là, le mec se dit décroissant, et il est gras comme un cochon.

- Il a des idées quand même le jeune. J'aimerais bien qu'on leur vende autres choses que de l'insécurité, de l'identité nationale en 2017...

-Arrête avec cela François, ils sont pas prêts au changement! Et on ne peut faire autrement que de foncer dans le mur!"

Elise, on veut du jambon rose et surtout pas cher. On veut du vin de Bordeaux, ou de Bourgogne, on s'en fout de ce qu'il y a à l'intérieur, tant qu’on épate les copains le samedi soir. On veut de l'énergie pas chère, on fermera les yeux sur comment on se la procure. On veut continuer à regarder jouer Lionel Messi, alors ne le faites pas emprisonner. On veut du spectacle et plus de sport à la télé. On veut bien regarder Cash Investigation tant que tu ne soulèveras pas les vraies questions, tu ne nous mettras pas devant nos responsabilités, que tu resteras sur ce créneau sensationnel qui nous plait tant. On veut continuer à se divertir, à positiver et à vivre nos rêves. On veut toujours plus, et pas cher.

Elise, on vit dans une démocratie, nous sommes libres et très fiers de notre pays, ne l'as tu pas lu sur les réseaux sociaux après les attentats?! On a ce qu'on mérite, ce que l'on veut.

Je ne fais pas partie de ceux qui disent "nous ne sommes que des pions du système". Elise, si tu veux changer les choses tu devrais peut être commencer par la base, et non pas par nos leaders politiques et économiques qui sont avant tous nos REPRESENTANTS (n'en déplaise à beaucoup...).

"Sois le changement que tu veux voir dans le monde", disait Gandhi. Encore faut il le définir ce changement! Savoir ce que l'on est réellement prêt à accepter. Sortir du déni, se mettre en quête de vérité, et surtout garder les yeux ouverts quand cela nous concerne personnellement. Alors naît une volonté de compréhension, d'analyse les racines des maux de notre société. Puis inévitablement, une remise en cause individuelle... On sent la nécessité de changer vite. Mais pour moi et pour beaucoup Elise, le changement est un chemin long et difficile. Bien des repères s'ébranlent, et il faut trouver du courage pour persévérer.

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