Mendi Ederrak

Une bouteille à la mer

25 Novembre 2016, 17:51pm

Publié par Peio

Il y a quelques semaines de cela, j'assistai à l'avant-première du film "Qu'est ce qu'on attend?" de Marie-Monique Robin. Dans le public, des têtes, déjà croisées sur des manifestations, des salons ou autres événements me revinrent. Le documentaire présentait la vie démocratique d'Ungersheim, un village en transition réuni autour de son maire charismatique, M. Mensch.

Nous n'avons pas appris grand chose de nouveau, mais à la fin du film, nous nous sommes tous levés pour rendre hommage au travail de Mme Robin. Rassasiés d'énergie et d'espoir, nous étions comblés. Suite à la projection, j'ai prolongé la soirée en participant au débat organisé par les associations locales. Le débat fut très consensuel mais beaucoup d'interventions étaient pertinentes et intéressantes. Je suis rentré à la maison plein d'espoir, la tête dans les étoiles. Puis j'ai fait de beaux rêves.

Le lendemain, j'ai écrit à mon petit cercle de proches pour les inviter à aller voir ce film. Mes destinataires n'y apprendraient surement rien, mais, eux aussi, applaudiraient vigoureusement à la fin du film. A la cantine, un collègue me demanda si j'avais regardé le film sur FR2, et je lui répondis que non. J'aurais pu poursuivre en disant que j'étais allé au cinéma et que j'avais regardé un film qui m'avait dynamisé, enchanté et inspiré. Je préférai qu'elle me raconta l'intrigue du film.  Quelques jours plus tard, dans l'open-space, un autre collègue m'interrogea sur ma nouvelle habitude. Depuis quelques temps, j'arrivais tous les jours en vélo. Je lui répondis brièvement que dorénavant, je venais en train, et du coup je roulais pour relier les gares. Bien évidemment, cela entraîna de nouvelles questions. "Oui, cela me prend un peu plus de temps. Mais, j'aime bien lire." Je ne m'étendis pas plus longuement sur le sujet.

Depuis, j'ai vu d'autres reportages, écouté de nouvelles analyses. J'ai continué à prendre le train pour me rendre au travail, et du coup lu d'autres livres. J'ai proposé à mes collègues de configurer l'imprimante pour que par défaut elle imprime en recto-verso, en mettant en avant les économies engendrées pour l'entreprise. Par contre, mes rêves se raréfiaient. Et trop souvent, un cauchemar récurrent remplissait mon sommeil.

Je vivais dans un monde en péril. Je le voyais mourir sous mes yeux. A quelques kilomètres de chez moi, un beau village alsacien se faisait emporter par les eaux, des gens perdaient leurs maisons et bien des souvenirs. A des milliers de kilomètres, mes frères sénégalais perdaient tout. Le tourisme littoral qui devait les sortir de la misère, était réduit à néant par la montée de l’océan. Si les eaux montaient, les poissons se raréfiaient et la pêche était de moins en moins fructueuse. La famine se répandait. Je vivais dans une société que je ne comprenais plus. Dans ce rêve, de nombreux dirigeants politiques niaient la responsabilité de l’homme sur tous ces changements. Et les hommes vivaient dans le déni en quête du toujours plus, de sensations, de divertissement. Ceux qui parlaient de ne pas prendre à la nature plus que ce qu’elle pouvait nous donner, ceux-là même qui voulaient réduire les inégalités, partager le travail et les richesses, responsabiliser les citoyens étaient traités d'extrémistes, au mieux qualifiés de doux rêveurs irresponsables.

Dans ce monde, je faisais parti des quelques hommes qui étaient libres, de ceux qui vivaient pour se divertir. Nous n'étions pas plus de 5% à consommer 4 ou 5 fois ce que la planète pouvait nous donner, alors qu'une grande majorité vivait dans la misère et certains même mourraient de famine. Tous les matins, je me levais pour travailler ou me divertir. Mais j’étais de moins en moins à l’aise avec cela, conscient qu’on allait droit dans le mur. Les attentats, ou les catastrophes naturelles me rappelant chaque jour l’urgence. Alors, je changeais petit à petit, je me remettais en cause.

Je vivais dans un monde qui ne me comprenait plus. Bien de mes proches s'éloignaient. Je regrettais parfois d’avoir lu Pierre Rabhi , et le sentiment de responsabilité qu’il avait fait naître en moi. Je souhaitais reprendre ma vie d’avant. Mais, les attentats, les catastrophes naturelles, les morts me rappelaient chaque jour l’urgence. Ils me poussaient à accélérer mon changement. Dans certains moments de souffrance, de déchirement, je demandais à ma femme, à des proches de me prouver que j’avais tort de de vouloir changer. Je souhaitais tellement qu’ils me convainquent. Malheureusement, toujours plus de bombes retentissaient, les glaciers fondaient, et les eaux montaient.

Parce que je me sentais trop seul, je voulais amener ce que j’aimais à changer, je voulais qu’ils m’inspirent, qu’ils me poussent comme ils le faisaient avant.  Je me rappelle mes tentatives pour alerter mes proches, trop souvent vaines. Je vivais dans un monde je ne comprenais pas et qui me comprenait plus, et à leurs yeux, j’étais un moralisateur fatigant, un culpabilisateur. 

Ce matin, on m'a demandé si j'avais fait de beaux rêves. J'ai répondu que je ne m'en souvenais plus. Et puis, j'ai décidé de jeter une bouteille à la mer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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